Une Invitation à Renaître

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Publié initialement dans le magazine japonais BEEAST

L’artiste, poète et écrivain libano-américain Khalil Gibran a dit : “Nous choisissons nos joies et nos peines bien avant de les éprouver.” (Référence : Le sable et l’écume (1926)). Faisons-nous tous ça ? Peut-être que oui… Est-ce que moi-même je le fais ? Peut-être que oui.

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J’ai grandement attendu que le printemps déploie ses merveilles, cette année plus que jamais auparavant je crois. Peut-être que c’est parce que je n’ai pas beaucoup vu la lumière depuis que je suis revenu du Japon en novembre dernier. Tout passe tellement vite, trop vite pour que j’aie le temps de vraiment voir, tel un témoin passif essayant de capturer une vision furtive des magnifiques couleurs de la saison dans laquelle je me trouve. Peut-être que j’ai perdu la notion du temps, méditant sur l’essence éternelle de l’invisible. À force de méditer sur des fantômes depuis longtemps disparus, la tristesse grandit en toi. Comme les ombres qui te poursuivent, si tu es prêt à devenir toi-même l’ombre de ces fantômes depuis longtemps disparus un peu plus à chaque fois que tu recherches les pièces manquantes de tes souvenirs, les illusions prennent inévitablement le dessus sur toi… jusqu’à ce que tu te perdes.

Alors, quand les journées sont semblables à de vieilles photographies perdant doucement de leur éclat tout au long de nuits surexposées, passées à chercher un endroit où trouver le repos, quand des images réconfortantes devant lesquelles nous nous mettons volontiers à genoux et la réminiscence des murmures joyeux d’autrefois sont tout ce que nous avons pour nous sentir encore en vie, est-ce le reflet de notre propre nature éphémère qui fait de chaque matin un moment encore plus précieux nous permettant de respirer ? Alors que nous nous évanouissons, alors que nous disparaissons un peu plus chaque jour, alors que nous nous battons pour garder un certain équilibre entre ce qui est et ce que nous rêvons de devenir, je crois maintenant que chaque aube est un cadeau, une invitation à renaître, une porte ouverte pour un nouveau départ.

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Pour moi, tout comme je l’ai vécu la première fois que j’ai eu la bénédiction d’être reçu si chaleureusement il y a plusieurs années, ma dernière visite au Japon avec le groupe fut incroyablement inspirante et significative. C’était comme de marcher dans des endroits où je pouvais sentir le halo du passé réverbérer devant mes yeux, guidant mes pieds fatigués finalement sain et sauf à la maison. Ça m’a permis d’avoir un dernier regard sur mes souvenirs tendres et chers que je pensais évanouis dans la vapeur de mes nuits esquissées. C’était comme un dernier aperçu sur des choses que j’avais besoin de pardonner, pour lesquelles j’avais besoin d’être pardonné aussi, dont je devais être libre. Ça m’a rappelé qui je suis, plutôt que qui j’étais ou que je me permettais de devenir. Le concert que nous avons donné ce soir là fut le reflet de cette liberté. Tout comme Hemingway l’a écrit : “Nous sommes tous brisés, c’est la façon dont la lumière pénètre”. Peut-être que mon coeur avait besoin de plus de lumière que je n’étais prêt à le reconnaître, que je n’étais prêt à m’ouvrir. Peu importe ce que c’était, je l’ai reçu pour ce que c’était, basé sur qui je suis; brisé mais libre.

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En fait, c’est en regardant le vidéoclip officiel pour le dernier single du groupe, “1-2-3 (One Step Away)”, alors que je me préparais pour l’entrevue en direct “About a Song” concernant la signification de cette chanson, que cette citation de Khalil Gibran m’est revenue à l’esprit : “Nous choisissons nos joies et nos peines bien avant de les éprouver.” La chanson et la vidéo représentent parfaitement cet état de coeur et d’âme dans lequel je me trouvais lorsque j’ai écrit la chanson et que j’ai imaginé cette vidéo. Ça va maintenant bien au-delà des images et du scénario. Tous les éléments symboliques représentés par toutes les paroles et les différentes images révèlent tellement incroyablement plus que les mots et les scènes que j’avais initialement choisis pour rester à l’écart, loin de la véritable signification de ce que j’étais en fait en train de vivre ou que je voulais incarner. Consciemment ou pas, la vérité cachée exposée dans “1-2-3 (One Step Away)” est le combat profond entre l’auto-résurrection qui vient avec le total abandon à la lumière dont Hemingway parle et la réalité de vie et de mort associée au désespoir qui est notre abandon au fatalisme.

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Comme si les mots de Gibran, “Nous choisissons nos joies et nos peines bien avant de les éprouver.”, et ceux d’Hemingway, “Nous sommes tous brisés, c’est la façon dont la lumière pénètre.”, étaient deux perspectives différentes à la condition de coeur et d’âme, diamétralement opposées l’une à l’autre. Nous avons peut-être choisi il y a longtemps la nature de notre condition présente, mais l’invitation à une renaissance lumineuse demeure au sein d’une constante réalité, la reconnaissance de l’état actuel dans lequel nous nous trouvons, totalement brisés ou seulement légèrement blessés. Les nouvelles promesses de l’aube n’attendent que nos bras accueillants pour briller sur nous. Derrière se cache soit une profonde confession afin de trouver une autre raison pour garder la foi en vie, soit une célébration inspirante pour avoir lâché prise et être libre. La vérité se trouve toujours dans nos désirs personnels de rechercher plus que ce que nous étions prêts à recevoir. C’est ce que l’art est pour moi; le reflet de la vie évoluant comme nous. Et pour moi, “1-2-3 (One Step Away)” est une incarnation honnête de ce flot émotionnel qui nous guide à travers le temps, qui définit la mesure par laquelle nous nous évanouissons, disparaissant un peu plus chaque jour, que ce soit de façon évasive ou éternelle. Choisissons-nous aussi cette mesure bien avant de perdre chacune de nos couleurs personnelles dans la nuit sombre ? Ou est-ce la lumière que nous laissons entrer qui crée les nouvelles couleurs que nous laissons au monde, inspirant les autres à créer ce qui nous rend finalement éternel ?

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Quand nous avons écrit “Between Illness and Migration”, c’était pour rester en vie. La notion de bon ou pas bon, de vrai ou faux, de succès potentiel et d’échec, d’éternité et de fin… Rien de tout ça ne nous a pas même traversé l’esprit. C’était vrai, c’est tout ce qui importait. C’était une urgence de se sentir en vie. Ce n’était pas une déclaration artistique, ni-même une sortie commerciale d’album bien ficelée. C’était nous faisant face au pire du pire. Nous, de façon collective et personnelle. C’est pour ça que je détestais m’entendre à la radio. C’est pour ça que je me sentais si inconfortablement loin de cet album qui était encensé, qui était hautement considéré partout dans le monde. C’est tellement personnel. Ça m’a pris du temps d’être à l’aise pour chanter ces chansons. Je n’ai jamais beaucoup joué cet album en concert la première année de sa sortie. Était-ce trop tôt pour moi ? Peut-être. “1-2-3 (One Step Away)” devait être le premier single radio de l’album mais je trouvais que cette chanson était trop intime. Toutes les chansons l’étaient pour moi, d’une certaine façon. J’avais besoin de temps, bien plus de temps. J’étais encore tellement fragile, brisé de toutes les façons possibles. Mais Hemingway avait raison… la lumière est finalement entrée. D’une façon véritable, inattendue et très significative… tout comme nous avons écrit l’album.

Alors il y a un an, alors que nous assistions aux prestigieux Juno Awards au Canada, quand quelqu’un m’a dit qu’être nominé dans la catégorie “Album rock de l’année” nous inscrivait maintenant comme faisant partie de l’héritage artistique immortel de mon pays, j’ai pensé que c’était une déclaration aussi ridiculement pompeuse que réductrice. Comme si un prix pouvait déterminer la valeur de l’art. Comme si être nominé allait définir à quel point cet album fut difficile à écrire pour moi. J’étais en quelque sorte soulagé que nous n’ayons pas gagné finalement, comme si gagner aurait pu salir “Between Illness and Migration”, face à l’implacable désir que les gens ont de faire de ce qu’il y a de merveilleux dans son caractère éphémère un absolu frigide et stérile. L’album a continué d’évoluer énormément depuis que nous avons sorti sa première incarnation au Japon pour ce qui semble faire une éternité. Mais je pense que c’est nous qui avons évolué le plus à travers lui et par lui… même bien plus que ce que je pensais.

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Je n’ai jamais vraiment pensé à la véritable nature de l’album jusqu’à récemment. C’est étrange d’une certaine façon parce que j’ai souvent écrit à son propos et j’en ai parlé dans des entrevues. Mais c’est quand le groupe a joué tout l’album au Japon que j’ai réalisé un peu plus ce que l’album était pour moi. C’est le moment où “Between Illness and Migration” est devenu quelque chose de plus tangible pour moi, au-delà des “joies et peines que c’est devenu bien avant de les éprouver.” Tout s’est passé en une fraction de seconde après que je me sois retrouvé derrière le micro dans cette salle pleine à craquer à Tokyo. C’est alors que c’est devenu réel pour moi. Sef a commencé à jouer ce qui allait devenir la chanson “Satsuki Yami (My Heartbeat)”, et tout fit soudainement tout son sens, des raisons pour lesquelles nous étions sur cette scène, à pourquoi nous avons joué tout l’album dans un cadre complètement différent, d’une façon complètement différente. Quand j’ai regardé le visage paisible des gens, certains avaient leurs yeux fermés, certains souriaient, certains avaient les mains dans les airs, certains pleuraient, d’autres me regardaient passionnément droit dans les yeux… Ce fut le moment où j’ai laissé la musique de l’album être, simplement. Où je me suis permis de faire un avec lui. Pas seulement à proximité, mais un avec lui. Complet à travers lui. Assumant chaque mot, chaque son et bruit que l’album était ou était devenu. C’était qui je suis. Peut-être que tout ce que j’ai toujours été mais que je n’avais jamais cessé de nier. Malgré tout, qui je suis.

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Nous avons marché de la salle de concert à notre appartement avec beaucoup d’équipement ce soir-là. Nous avons manqué le dernier train pour rentrer à la maison. Plus d’une heure sous les étoiles de Tokyo. Je n’oublierai jamais cette nuit-là, aucun d’entre nous ne l’oubliera. Nous sommes rentrés dans notre appartement et inutile de le dire, nous savions que nous venions de vivre quelque chose qui était plus grand que le groupe ce soir-là. Je suis rentré à Montréal libre, prêt à être simplement, avec tous les défis qui allaient venir sur mon chemin, avec tous les doutes qui allaient revenir me hanter, en perdant des amis, en retombant à nouveau très malade… mais plus que tout, avec une nouvelle et profonde résolution à faire avec tout ce que c’était comme c’était. Et de façon plus significative encore, prêt à faire face à tout ça tel que je suis. La même personne brisée mais vivant maintenant à volets ouverts et laissant entrer la lumière. 

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Peu de temps après, on nous a proposé de sortir une version Deluxe de “Between Illness and Migration”. Nous avons décidé d’accepter à une seule condition : Vivre l’album comme qui nous sommes devenus aujourd’hui. Pas pour le revisiter mais pour l’incarner sans aucun filtre, tout comme nous l’avions fait au Japon ce soir-là. Et pour cette raison, nous avons décidé de l’appeler “Between Illness and Migration – Deluxe: Tokyo Sessions”. Si certains diraient que la boucle est maintenant bouclée, je pense que je peux simplement confirmer ceci : J’ai écrit cet article en sachant que “Tokyo Sessions” est sur le point de sortir, que nous sommes maintenant prêts à migrer vers le prochain album du groupe. Je n’étais pas complètement prêt pour ça jusqu’à ce soir de novembre, quelque part à Tokyo, dans un club de jazz plein à craquer jouant un album que j’ai écrit et que je pouvais maintenant incarner. Je n’étais pas complètement prêt pour ça jusqu’à ce que nous nous enfermions en studio pour travailler sur “Between Illness and Migration – Deluxe: Tokyo Sessions”. Certains vont peut-être totalement encenser l’album et en faire leur favori de tous les temps, d’autres vont peut-être détester au plus haut point l’abomination outrageuse que nous en avons fait… Mais peu importe ce que ça crée, je suis vraiment heureux que nous l’ayons fait, comme c’est le son de quelqu’un qui est maintenant libre. La sortie est pour bientôt. 

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D’ici là, je vous invite à regarder le vidéoclip officiel de notre dernier single, “1-2-3 (One Step Away)” pour la première fois ou avec une invitation à renaître à l’esprit.

Et comme Rainer Maria Rilke, un de mes écrivains et poètes favoris, a écrit il y a longtemps dans son livre “Lettres à un jeune poète” le 12 août 1904 :

“C’est l’avenir qui entre en nous de cette manière pour se transformer en notre substance, bien avant de prendre forme lui-même.”

Peut-être que c’est ce que ça veut dire de transcender le temps… d’être éternel.

Commentaires (6)

  • Apperr

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    Idem de ce que je pense aussi, je suis pleinement ravi de te connaitre Alex et à chaque fois que je lis t’es rubriques, c’est avec attention et admiration que je le fait. Tu es un super auteur 🙂

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  • chtite émi

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    mon frère plus je lis ce blog plus je laime il est tellement inspirant mille merci pour ce que tu nous partage et ce que tu nous transmet
    je vois que le japon et toi vous etes en symbiose et que ton dernier voyage ta fait le plus grand bien je suis ravie pour toi

    jai hate de m écouter cette album deluxe je te trouve extraordinaire car tu va toujours plus loin dans ta demarche , tu sors des sentiers battus tu nous amène toujours a la découverte a la reflexion tu vois toujours plus loin et tu vois aussi ce que tu peut apporter de plus a ta musique sous une autres couleurs sous un oeil differents une autre dimension avec cette album et moi cest tout ce que jaime dans la musique la diversité continue a nous surprendre mon frere jadore jadhere a 1000%

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  • Juliette

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    Encore une fois très touchée par les mots d’Alex, sans compter l’excitation d’en savoir plus à propos du prochain projet musical du groupe ! J’ai lu ce blog plusieurs fois et souvent, une partie différente vient me parler un peu plus…!

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  • Jérémy M

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    Encore un magnifique blog Alex, merci pour ce partage. Tes textes me parlent tellement que j’ai l’impression de les vivre. Ahhhh, le Printemps! Oh oui je l’ai attendu aussi cette année. Et quel printemps on traverse, quelle énergie !!
    Prends soin de toi mon frère, et continue d’être cette lumière pour tant de personnes.
    J’aime beaucoup ton commentaire Danny, ça fait plaisir de voir d’autres anges dans le coin!

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  • Sophie

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    Tokyo Sessions : une invitation à la découverte! Je suis impatiente d’entendre le résultat.

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  • Danny Boucher

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    C’était vraiment beau à lire Alex, on peut sentir qu’on converse face à face malgré l’horizon de nos deux esprits. Les émotions sont toujours là chose la plus dure à partager peut importe ce qu’on peut en dire. Comme tu l’as si bien mentionné chacun au concert à Tokyo chacun le prenait a ça façons, mais comme une unique source qui nous remplis tous qui est l’essence de voir la lumière dans le sombre de la nuit.  » seul sous la route étoilé, je confrontre mes peurs sans pouvoir bouger ces à ce moment que la lumière d’une main me releva et appaisa mon coeur, seul un sourire d’une silhouette apparu puis disparu jusqu’à ce que a mon tour je vois tous ceux qui cherche cette main pour apaisé nos âmes.  » je suis sûre que tu comprendra ces paroles puisque ces une conversation du coeur qu’on partage tous un jours. En passant tu es un excellent écrivain et poète de coeur Alex. J’espère que tu apprécieras mon commentaire cher frère d’esprit. ^_^

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